Les Caractères

Série de portraits mêlant réalisme et symbolique empruntée à la mythologie celtique.

Illustrations à partir de textes de Marthe Layne.

 

420 x 594 mm / technique mixte

Projet en cours...

La Princesse enchaînée, la Blanche-Neige de sa vie, se prénommait Jacques. Un être lumineux et plein d’éclat, un soleil toujours en mouvement. C’était son grand-père, le père de sa mère, le héros de sa petite enfance.

Au premier abord, avec son air décidé et sa parole tranchée, il était impressionnant, il semblait dur comme le bois mais c’étaient ruses de fauve, profondément, il avait la douceur et la délicatesse de la poire Williams, son fruit préféré.

Il n’était jamais en repos, toujours enchaîné à un projet grandiose dans lequel il s’était laissé happer et qu’il se faisait un honneur de mener à bien, au plus vite et avec efficacité. Comme si chaque minute de la vie était comptée, comme si chaque minute de sa vie était un combat contre une puissance invisible.

Aller couper du bois pour la grand-mère Odette, donner un biberon de soupe de légumes à la Petite, donner un coup de main à sa fille ou à l’un ou l’autre de ses enfants pour la rénovation de leur maison, emblaver le jardin, arriver à destination avant midi, tout était prétexte à aventure chevaleresque... dans laquelle on rêvait de l’accompagner et parfois dans laquelle on était entraîné malgré soi...

Porter des brassées de mauvaises herbes avant la tombée de la nuit, emmener les épluchures de carottes aux lapins de la voisine avant qu’elles ne se dessèchent tout à fait, alimenter le feu de petit bois mort pour ne pas qu’il s’éteigne, ramasser les éclats de carrelage, s’accrocher au siège-auto, la trouille au ventre, à 150 sur l’autoroute, dans sa vieille Peugeot sans ceintures à l’arrière...

Une vieille légende raconte que victime de jalousie familiale, il aurait été sacrifié, enchaîné à une roche au bord de la mer, destiné à être dévoré par un monstre marin.

Né à une époque où l’on ne choisissait guère sa vie, si un jour on l’avait enchaîné, c’est à la culture de la terre : il a connu la course aux rendements des Trente Glorieuses, l’asservissement aux éléments naturels, alors qu’il aurait aimé travailler le bois, une matière qu’il aimait. Acteur malgré lui du baby-boom, il s’est donné aussi le souci d’élever cinq enfants.

Ses dernières chaînes, consenties, auront été pour ses petits-enfants qu’il a soignés aux heures des maladies infantiles et pouponnés le temps des vacances, heureux de les porter et de les accompagner dans leurs premières découvertes de jeunes chiots. Des instants de pur bonheur...

Le Lièvre - Hêtre

Au premier regard, ce grand échalas taiseux l’avait aimantée. Elle était novice dans le job de barmaid qu’elle venait de décrocher mais d’instinct, leurs gestes se sont accordés, fluides, synchronisés et au coup d’œil, elle adorait construire avec lui de jolies chorégraphies, dans l’espace exigu où ils évoluaient derrière le bar: relavant une paire de verres, elle devinait à le voir tailler un citron vert qu’on lui avait commandé un mojito, alors elle lui sortait la menthe et le Perrier, conservés au frais, tandis qu’attentif aux derniers clients arrivés, il choisissait de les bercer de soul ; on allumait les bougies, on tamisait les lumières, on glissait en douceur dans le noir du soir. Sa passion à lui était de créer des atmosphères musicales.

C’était l’automne, ce fut l’hiver et au printemps, inévitablement, ils sont devenus amants. Elle savait qu’il avait une autre vie puisqu’une fille, parfois, venait l’attendre, mais elle semblait tellement d’un autre monde !

Leurs instants de complicité lui suffisent, mais le Corbeau rêvait que bientôt ils iraient vivre leurs passions à quelques tirées d’aile, du côté de Bruxelles. Ils étaient tentants les rêves du Corbeau blanc. Mais à l’entrée de l’été, sous la pression de la tradition peut-être, le Corbeau a parlé de ce qu’il aurait mieux vallu taire.

Une vieille légende raconte qu’aux commencements du monde, il était blanc et perché sur l’épaule du dieu Lug qu’il aidait dans ses activités divinatoires.

Un jour, le temps d’un voyage, celui-ci lui avait confié sa compagne à protéger de la convoitise des autres mâles. Le Corbeau blanc avait promis.

De retour, Lug l’avait interrogé. Embarrassé parce qu’il avait également promis à la belle de faire silence sur ses amours avec un berger, il avait menti.

Lug était entré alors dans une colère terrible, avait noirci son plumage et l’avait condamné à une obéissance sans retour.

Un mythe qui illustre les méfaits de la conscience lorsqu’elle se fait noire conseillère et se met au service des forces des ténèbres.

Les baies de genévrier, noires à maturité sont le symbole de la conscience sans cesse en tension entre forces lumineuses et forces destructrices.

Le Corbeau se sentait en dette envers la fille d’un autre monde parce qu’elle l’avait accompagné dans des saisons d’errements ; déjà la fille avait investi sa boîte aux lettres y collant son seul patronyme, maintenant elle investissait sa vie y collant la seule fonction de père. Entrée dans une colère terrible, elle finit de noircir son plumage et tenta de le soumettre à une obéissance sans retour.

Ainsi elle le condamna à une nouvelle saison d’errance d’où il se sortit fort heureusement, s’accrochant à sa passion.

Le Loup - Aulne

Une vieille légende raconte que la Baleine était dans des temps anciens la déesse de l’amour et de la fécondité. À son passage, le sol devenait fertile et partout où son regard se posait, des fruits délicieux mûrissaient.

Un jour pour punir la famille royale du trop d’estime dans laquelle elle se tenait, méprisante pour le reste de l’humanité, elle prit la forme du plus gros mammifère marin existant, la Baleine.

Elle allait engloutir la Princesse enchaînée, lorsque le Héros solaire l’arrêta dans son élan, et la tua.

Détachement nécessaire de la vengeance, du jugement et de la punition, autant que de l’orgueil, prôné par les mystiques, pour atteindre au nirvana ? Comme le fruit du châtaignier aux formes replètes et aux couleurs superbes lorsqu’on le débarrasse de sa bogue épineuse.

Elle a croisé trois de ces mammifères marins sur sa route : une vieille tante avec qui elle partage un attrait irrésistible pour les combinaisons d’indigo et d’ocres rouges, une vraie baleine, canadienne, dans la baie de Tadoussac, énorme, vue d’un frêle Zodiac, la frôlant à quelques mètres à peine, et Quentin, un garçon avec lequel elle a partagé un peu de sa vie et de ses projets.

Lui en est encore sans doute à la première phase de sa destinée car c’est un joli garçon, filiforme qui n’a de marin que le plaisir de faire la planche au soleil de la piscine familiale et une belle faculté à aimer sans en attendre de contrepartie.

La jalousie destructrice les a un jour éloignés, mais il a été le compagnon délicat et aimant de sa vie à un moment où les épreuves se multipliaient.

La Baleine vengeresse, elle la perçoit tout à fait chez cette femme, soignée, aux rondeurs guerrières et à la langue acerbe, une femme d’affaires mal vieillie, aigrie, méprisante pour l’art et la culture auxquels elle n’a pas eu accès au juste moment, une femme qui se venge de sa bêtise avec méchanceté.

Qui est le Héros qui viendra l’en délivrer ? Quand elle oublie la jungle sociale, la réussite économique des uns ou des autres et que l’on évoque son grand-père, son frère qu’elle a aimé, défendu d’un amour inconditionnel, quand elle s’abandonne à l’émotion du plaisir esthétique face à la couleur ou à la texture d’un tissu, quand elle confesse son bonheur à vivre dans la paix de la nuit, alors elle retrouve sa chaleur, sa douceur de déesse de l’amour et de la fécondité.

La Princesse enchaînée - Poirier

Une nuit de pleine lune, une ronde de femelles, assises sur leur derrière, contemplent la parade qui se joue dans la clairière : deux grands lièvres mâles se livrent, sous leurs yeux, à un combat aux poings afin de gagner la primauté de leurs faveurs. Le vainqueur régnera sur le harem une paire de semaines avant de céder la place, épuisé, aux plus jeunes et aux moins robustes qui à leur tour féconderont les femelles de nouveau fécondes. Une légende qui raconte les extravagances amoureuses et la prégnance sexuelle de certaines relations humaines.

Le Lièvre détesterait la solitude et rechercherait sans cesse la compagnie du sexe opposé, sa vie amoureuse étant axée sur la volupté et la reproduction. Il rechercherait également sans cesse la gloire, en compétition perpétuelle avec l’autre, à tenter d’être toujours le plus rapide, le plus habile, le plus fort dans ce qu’il entreprend.

Le hêtre aurait été choisi comme symbole de fécondité en raison de la rapidité de sa croissance et de sa robustesse.

Un Lièvre-Hêtre de sa connaissance possède, effectivement, beaucoup de ces caractéristiques là. Les hasards de la vie ont fait de lui son père.

Il aime les femmes : l’une parce que, hasard mathématique, elle a tout juste la moitié de son âge, l’autre, parce que, la pauvre, n’a personne pour qui cuisiner, la troisième parce que pianiste, elle s’ennuie auprès d’un vieux sire, sourd et muet... Toutes le trouvent charmant.

Il aime les femmes, le temps d’une saison. Beaucoup le trouvent inconséquent.

Il aime les dames, passionnément : les noires glissées en diagonale, les blanches prises en combine, les noires comme les blanches, pliant sous sa botte.

Il aime les dames, à chaque saison : il règne, une paire de jours, sur le damier, avant de céder la place, épuisé, à de plus jeunes ou de moins robustes qui à leur tour plieront des dames stériles à leur botte, tandis que leurs femmes vainement attendront, ou avec d’autres mâles s’ébattront.

Le Corbeau - Genévrier

Le Loup-Aulne serait un être secret, excessif, lunatique comme les flots d’énergie alentour, sensible, comme les marées, aux états de la lune ; structuré par une prodigieuse mémoire. Arthur, le Loup-Aulne qu’elle a un temps côtoyé, possède quelques-unes de ces caractéristiques-là. C’est la musique qui les a fraternellement aimantés.

Il est l’une des rares connaissances, grandies dans les mêmes univers musicaux qu’elle. Il est maigre comme un clou parce qu’il oublie parfois de manger et parce que, comme un enfant qu’on aurait laissé livré à lui-même, il se nourrit essentiellement de chips et de Kinders ; insomniaque, il traverse les nuits à s’évader vers d’autres mondes, virtuels ou à arpenter les salles, braillant son amour à la lune, accompagné de son ombre de guitare à deux cordes ; ses quatre sous, il les dépense en vinyls dont il possède des piles et des piles, engrangées au fil du temps, parce que, érudit, comme un vieillard, il ne peut rien lâcher à l’oubli, et parce que, comme un enfant, il aime les collections.

À sa façon, Arthur incarne ainsi, avec pittoresque, la légende du Loup-Aulne de la tradition.

Au milieu d’une nuit de pleine lune, alors qu’il vient de tremper ses lèvres dans la potion du chaudron d’immortalité, Llevellyn, le héros, perçoit le hurlement d’un loup, tout proche. Il rassemble son courage à deux mains et se prépare au grand voyage au royaume des morts. Le loup, d’une stature colossale, surgit dans la clairière, impressionnant. Llevellyn l’agrippe aux oreilles, l’enfourche et file, plus rapide que l’éclair.

Soudain, devant lui s’ouvre une brèche entre les mondes : il se retrouve entouré d’ombres dansantes et mystérieuses.

Alors une seconde brèche s’ouvre et il pénètre un nouveau monde étrange autant que familier. Il entre dans le domaine de la mémoire de ses incarnations passées : à lui se présentent l’enfant, l’homme, la femme, le vieillard qu’un jour, il fût, et qu’il avait oubliés.

Et puis tout à coup, une roche vibre et pivote sur elle-même, découvrant un troisième monde, dans lequel s’engouffre maintenant le loup. Llevelyn pénètre alors les arcanes de ses vies futures : étonné, il contemple ses états à venir comme si ils étaient déjà réalisés.

Mais soudain, le loup trébuche et glisse dans un gouffre qui semble à Llewlyn profond comme un puisard sans fond. Il se retrouve contre la pierre froide, dressée dans la clairière, tandis que le coursier de la déesse de la Mort s’enfuit, hurlant son amour à la lune.

Le petit fruit à ailettes de l’aulne rappelle l’âme qui tournicote dans le vent à la recherche d’une nouvelle incarnation ; le long châton évoque le corps qui mûrit et tombe chaque fois que l’âme a besoin d’une nouvelle monture.

La Balaine - Châtaignier

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